Tu ne te feras pas d’images. Écriture et interdit de la représentation

Chercheure : Anne Élaine Cliche

Si la représentation est fonction du langage, cette fonction ne semble plus aller de soi pour certaines écritures contemporaines qui assument apparemment l’interdit — proféré dans la Torah par la parole divine — de se faire une image de « ce qui est en haut dans le ciel, ou en bas sur la terre » (Ex 20 ; Dt 5). Freud a reconnu la portée civilisatrice de cet interdit qui révèle une méfiance à l’égard des puissances de l’imaginaire et fonde l’image dans son statut de leurre comme vecteur d’aliénation, le commandement constituant, toujours selon Freud, « un triomphe de la vie de l’esprit sur la vie sensorielle » et pulsionnelle (L’homme Moïse). L’interprétation stricte de ce second commandement, défendue par les iconoclastes, ne fait cependant pas l’unanimité dans la tradition qui en a hérité. Les sages du Talmud ne souscrivent pas à une excessive rigueur en ce domaine puisqu’ils permettent la représentation des formes vivantes en lui assignant une limite. On peut en tout cas entendre que le barrage imposé à l’imaginaire permet de mettre au jour une dimension éthique dont il conviendra de cerner le statut, d’autant qu’il s’agit par ailleurs d’une atteinte à l’encontre de ce qui fonde la consistance du sujet (ses images, ses idéaux). Un retour sur l’histoire de l’interprétation de cet interdit en rapport avec l’idolâtrie pourra rendre compte d’une littérature qui semble s’interdire la représentation par un travail insistant et souvent violent sur la langue (son ordre syntaxique et sémantique) ; travail parfois voué à délégitimer toute captation d’images au profit d’une vocalisation qui reconduit le mouvement du sens. Mais ces écritures sont du même coup — sublimation du pulsionnel oblige — pétries par les sensations et par une force corporelle qui, parce qu’elle n’est pas contenue, justement, par les limites de la représentation, met en jeu le réel d’une jouissance autrement inaperçue. Cette recherche s’intéresse au rapport de certaines écritures avec cet interdit rappelé avec véhémence par les prophètes et apparemment défendu par ces écritures qui entretiennent avec le judaïsme des relations ambivalentes, déniées, méconnues ou approfondies. (Autour de Sarraute, G. Stein, Duras, Lévinas, Beckett, Wajcman, Lewis Carroll, Lacan).